Ce blog n’est pas clos mais plutôt en friche. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, j’ai quitté la Bosnie depuis début mars et j’ai dès lors quelques difficultés à écrire sur un lieu dont je suis absent, autant physiquement que mentalement. Je suis passé à d’autres choses : à Paris, au Kremlin-Bicêtre, à des concours, puis à la Colombie, où je me trouve actuellement.
Un petit bout de Bosnie m’accompagne toujours pour autant. Ce sont bien sur les souvenirs de là-bas, des émotions et du vécu, des expériences, mais aussi plus simplement des livres qui me permettent de compléter mon voyage. Je suis mon procédé habituel, en ne parvenant pas à me fixer sur son intelligence ou sa stupidité : d’abord vivre, ensuite lire et mettre en perspective. Je pense qu’il aurait fallu un peu lire plus pendant.
Lire. J’ai parcouru récemment deux livres, l’un tout récent, il s’agit de Jésus et Tito de l’écrivain bosniaque Velibor Čolić, l’autre a déjà une quinzaine d’années et s’intitule L’air de la guerre. Sur les routes de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, que l’on doit au journaliste français Jean Hatzfeld.
Ces deux livres illustrent mon tropisme du moment, tout entier porté vers les chroniques. C’est à croire que les Balkans, où en tout cas le bout de terre parlant SCBM, MSCB, MBSC ou BCSM, ne se prêtent qu’à ce genre, comme si l’essai n’était pas possible, comme s’il fallait nécessairement faire de l’impressionnisme littéraire, du compte-rendu, de l’ébauche, rapporter mille faits pour donner au lecteur la possibilité de se forger sa propre idée. Cette idée n’est pas récente… Ivo Andrić lui-même utilisa beaucoup la forme de la chronique.
Ces chroniques me plaisent. Elles racontent des petites choses, qui touchent mes envies de journalisme, qui touchent mes envies de littérature.
J’ai achevé Jésus et Tito il y a près d’un mois. Mon esprit n’étant guère doué de mémoire, il devient déjà quelque peu difficile d’en parler. Je me souviens du soleil, des cicatrices, de peaux tannées par l’été et d’alcool. De flingues, de musique, et d’un esprit que ne renierait pas Kusturica. Colic a un talent assez incomparable pour décrire ce qui ressemble à une folie commune, pour relater cet avant-guerre si tendre où les gamins de 11 ans fument des cigarettes pour jouer aux grands, où les adultes passent leur temps à enfiler les verres de slivovica, où la mère est croate et le père serbe, où chacun possède un surnom et où le petit Vélibor rêve d’être le Pelé des Balkans. Il sait aussi et surtout nous faire sentir ces couleurs, ces saveurs, ces odeurs d’une Bosnie que l’on retrouve dans la plupart des ouvrages, une Bosnie qui ne vit qu’entre étés brûlants et ensoleillés, assommée de chaleur, et entre hivers rudes et enneigés.
J’ai refermé L’air de la guerre ce matin. Jean Hatzelfd, correspondant de Libération, y parcourt les routes des Balkans, s’arrête dans les villes, entre deux grands rodéos de Golf ou de Lancer, et saisit le drame qui naît. D’abord incrédule, il prend peu à peu conscience que les viols ou les massacres collectifs s’accroissent, ébahi qu’il est face à l’alcoolisme et aux délires égotiques et manichéens des Serbes, réaliste face à la réponse toujours plus dure des Croates mais aussi des Bosniaques. Blessé à Sarajevo par des balles de Kalachnikov bosniaques, Hatzfeld ré-écrit à chaud sur son lit d’hôpital les notes prises quotidiennement. Son livre fourmille de choses passionnantes, d’anecdoctes folles et pourtant si naturelles lorsque l’on a senti un peu « l’air du coin ». Il n’y a pas de romantisme forcé, plutôt un effort constant de description, comme si les arbres, les forêts, les traits des visages pouvaient donner les cadres nécessaires, les repères suffisants pour prendre une photo d’ores et déjà impossible. Il n’y a guère peu de généralisations, on sent l’International un peu absent du livre, et ce n’est pas étonnant au vu du déroulement du conflit. Résolument, Hatzfeld est aux côtés de ceux qui font ou vivent la guerre, miliciens, vieillards, enfants, hommes et femmes, soldats, et éventuellement humanitaires et journalistes. Il parle justement, et se dévoile humblement. Un récit éblouissant si l’on s’intéresse à la région.
Hatzfeld et Čolić offrent des lectures qu’on ne peut regretter, dans des registres toutefois différents. Elles paraissent un peu se compléter, et on peut lire ces livres dans le sens choisi. Commencer par Hatzfeld et finir par Čolić donnera le vertige de ce qui a été perdu, aidera à comprendre ce que les gens pleurent, comme l’explique Sandra dans l’un des derniers chapitres du livre d’Hatzfeld. Faire l’inverse amènera à s’interroger sur ce qui à entraîné cette chronologie dans des épisodes tragiques, à se demander dans quelle mesure les éléments l’y prédestinaient.
J’ai parfois l’impression, en reprenant le livre d’Hatzfeld, et en repensant à celui d’Ozren Kebo, que le journalisme est une forme particulière de la littérature, prenant juste un peu plus en compte les faits réels comme support de l’écriture, et où la fiction ne sera plus alors que le sens que l’on donnera au récit. Lors de l’oral du concours de l’école de journalisme, je m’attendais à ce que l’on me demande mon le nom de mon modèle de journaliste. La question n’est peut-être pas venue parce que je n’avais pas encore lu Hatzfeld, mais je pense qu’il y a désormais un début de réponse.
Le journalisme me plaît notamment parce que je le perçois comme une forme de littérature, par ses procédés et par les effets que cela induit sur le lecteur. Si c’est bien réussi, évidemment.



























Mercredi 21 juillet 2010 → 22:03 - Guillaume Daudin