Ozren Kebo, « Bienvenue en Enfer / Sarajevo, Mode d’Emploi »

Jeudi 11 mars 201018:44 - Guillaume Daudin


Ozren Kebo, « Bienvenue en Enfer / Sarajevo, Mode d’Emploi »

Une affinité particulière pour la chronique littéraire, venant d’un blogueur : est-ce finalement si étonnant, lorsque les deux styles témoignent in fine d’une proximité réelle ? Clairement, non. Et lorsqu’après avoir lu l’histoire de la Bosnie-Herzégovine par les historiens, on tombe sur une chronique du siège de Sarajevo par l’un de ses habitants, on ne peut qu’être enthousiasmé à l’idée de profiter de ce nouveau regard offert à sa compréhension.

Couverture du livre d'Ozren Kebo

Couverture du livre d'Ozren Kebo

Ozren Kebo est un journaliste bosnien né en 1959. Il avait une trentaine d’années pendant le siège de la ville parcourue par la Miljacka. Dans Bienvenue en enfer, Sarajevo mode d’emploi, il relate par petites touches, parfois tragiques, parfois décalées, ce que fut l’enfer de cette ville, par l’intermédiaire de petits billets dépassant rarement la trentaine de lignes. Ces réflexions, quoique de qualité inégale, permettent de saisir ce que fut cet « esprit de Sarajevo » durant cette époque.

Le désespoir, tout d’abord. Selon Kebo, « dans cette ville, il faut vivre sans espoir pour vivre bien« . Toutes les promesses de cessez-le-feu des dirigeants étrangers (Mitterrand notamment), promesses d’un arrêt rapide des combats, faisaient selon l’auteur quelque part bien plus mal que les actes de Karadžić. Elles créaient en effet l’espace d’un instant l’espoir d’une vie meilleure qui, s’il était déçu, ne rendait que plus cruelle et insupportable la réalité aux yeux des sarajéviens. Le renoncement à tout espoir devint dès lors un moyen de survie : tout accepter, ne plus s’étonner de rien et ne prendre que ce qui est à prendre. Un des billets, « Quand l’électricité revient », illustre bien cela :

« Tous les quatre ou cinq mois, la communauté internationale obtient de Karadžić que la distribution d’électricité soit rétablie. Avec le courant, l’eau nous est également rendue. Ainsi il nous arrive parfois de vivre comme tout le monde pendant une quinzaine de jours, le temps que la vigilance des instances internationales faiblisse [...]. Quand, après si longtemps, on peut à nouveau allumer la lumière, la télé, le magnétoscope et le lecteur de cassettes, il est compréhensible qu’on succombe à l’euphorie. Celle-ci ne dure que jusqu’au moment où on entre dans la salle de bains. Pour la première fois éclairée depuis de nombreuses semaines, elles nous apparaît avec toute sa crasse. Et c’est comme une gifle. Suit un moment de panique. On se demande par quoi commencer. Faut-il d’abord nettoyer le couloir, balayer devant sa porte ou remplir tous les récipients disponibles, passer l’aspirateur ou prendre un bain, se raser ou faire cuire quelque chose, c’est à dire du riz, pour les deux jours à venir, mettre en route la machine à laver ou repasser le linge qu’on n’a pas eu le temps de repasser la dernière fois, cinq mois plus tôt, astiquer et désinfecter la baignoire ou laver la vaisselle accumulée dans la cuisine, ou bien encore, dans l’indécision, remettre tout cela à plus tard et s’installer devant la télé ?« 

Photographie de Gerard Rondeau

Photographie de Gerard Rondeau

Le désespoir est atroce, il s’exprime comme une fin de vie. Les phrases sont sèches et brutales, le verbe boxe le lecteur en pleine face. Troisième billet : « Dans ce pays, nulle génération n’est morte de mort naturelle, il s’est toujours trouvé une guerre pour la faucher« . Kebo semble chercher à plusieurs reprises des éléments qui pourraient expliquer le destin tragique qu’il voit assigné à la ville. Il cherche dans les malédictions, les comptes populaires, il explique les actes des Serbes par leur jalousie meurtrière à l’égard du joyau des Balkans.

« Seule l’agonie est plus horrible que la mort. Le spectacle d’un homme sans vie n’a rien de terrible. Mais celui d’un homme à l’agonie fait naître tristesse, malaise, effroi.
Sarajevo n’est pas morte. Sarajevo se meurt. Et c’est ce qui fait la beauté de ce merveilleux jardin. Sarajevo est entrée dans l’avant-dernière phase de son agonie, appelée à durer aussi longtemps que la ville conservera quelque charme. Ensuite, il ne restera que la nausée, et un avertissement pour les villes incapables de comprendre les mises en garde, de reconnaître parmi les apparences leur authentique destin
« .

Il tente aussi de rationaliser parfois. Il y a à certaines reprises un véritable effort de penser au futur, à l’après, à quand ce texte sera lu par quelqu’un qui n’aura pas été là. Cet effort se marque par exemple par l’analyse de la psychologie des Sarajéviens :

« Seuls-les courts circuits mentaux nous permettent de continuer à vivre. Ils nous sauvent de la folie. Etant donné qu’elle frappe avec insistance depuis longtemps à notre porte, nous devrions y investir tout notre capital intellectuel. Eux seuls peuvent nous apporter le salut. En voici un qui marche à coup sûr. Qu’est-ce que Sarajevo ? Rien, une pure abstraction, une tâche noire sur le curriculum vitae de la planète. Ailleurs, tout le monde vit normalement, sirote son café. Ici, le temps s’est arrêté. Pour opérer ce court-circuit, il convient d’inverser les rôles. Si vous nous demandez notre avis, nous vous dirons qu’ailleurs les gens sont fous, que la vie n’est normale qu’à Sarajevo. Notre réalité est la seule, le reste n’est que simulacre de vie. Ailleurs, les gens sont pourris par le confort. Là-bas, au-delà des sept collines et des sept tranchées, ils n’ont qu’à porter leur verre du robinet à leurs lèvres pour boire. Nous buvons notre eau directement au jerricane, que nous avons traîné sur trois kilomètres. Laquelle de ces deux manières de faire est la plus conforme à la nature ?
Avons-nous mérité notre eau ?
Oui
Quelle gorgée procure le plus de satisfaction ?
Celle qui a été méritée.
L’eau des jerricanes est donc la meilleure.
« 

Un bâtiment de Sarajevo témoin du siège

Un bâtiment de Sarajevo témoin du siège

Face à ces forces funestes qui semblent s’abattre sur la capitale bosnienne, Kebo n’exprime pas de remède. Ses descriptions des Sarajéviens dans la lunette des snipers serbes marquent l’idée que la vie de chacun est suspendue à des facteurs sur lesquels il n’y a peu ou pas de prise : le hasard de l’endroit où l’obus tombe, le choix presque arbitraire de la victime qui sera abattue. Il faut éviter le vert, couleur de l’islam, il faut éviter d’avoir l’air désoeuvré pour ne pas paraître bosniaque, il faut éviter d’avoir l’air prétentieux, pour ne pas ressembler à un croate. Un ensemble de remèdes qui semble absurde, et qui pourtant témoigne comment l’on se raccroche à tout, à rien, simplement pour se dire que l’on garde prise sur sa vie et sur son destin.

Cette vie, justement, continue durant le siège. La vie amoureuse, dans les halls d’immeuble, entre cuisinière et PC IBM. La vie sociale et les commérages, près des quelques fontaines auxquelles il faut patienter parfois une dizaine d’heures pour pouvoir remplir un ou deux bidons d’eau. Il faut parfois se terrer chez soi. En hiver, sans électricité, la nuit tombant aux alentours de 16 heures, les journées sont courtes, les nuits longues et gelées. La vie survit comme mécaniquement : tant qu’il y en reste un, même agonisant, alors il y a de la vie. Le siège est riche d’enseignements : « Il n’est de meilleure connaissance que celle issue de l’expérience personnelle [...]. Mille jours passés à Sarajevo ont de ce point de vue une valeur inestimable. Bien que nulle sur le plan pratique« . Il y a comme une fatalité de connaître déjà l’après, de connaître déjà ce qui se passera : « Seul celui qui n’a pas vécu un bombardement peut en faire froidement le récit. Ce que nous avons vécu est voué à l’oubli« . Kebo écrit pour témoigner, sûrement pour exorciser, mais semble douter que ses écrits auront assez de force pour donner la mesure ce qui s’est passé. Il l’exprime le mieux dans « De la mémoire en général » : « La mémoire humaine est la pire des catins. Les souvenirs s’effacent. Ce processus sournois ramènera notre tragédie dans les limites du tolérable, alors que nous savons tous qu’elle fut insupportable.
Toute la guerre, tout ce que nous avons enduré se réduira à quelques images : quelques obus, quelques jours de famine, quelques expositions, quelques files d’attentes pour l’eau, quelques massacres et c’est tout« .

Ce livre est à lire absolument. Loin de sombrer dans le pathos, il pose des questions justes, soulève des sentiments, fait réfléchir… Tout ce qu’on attend (tout ce que j’attends ?) de la lecture d’un livre.

Ozren Kebo, Bienvenue en Enfer / Sarajevo Mode d’Emploi, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2009 (1ère ed. en français 1997), 171 p., 15€

Crédits photo : La première photo est la couverture de l’ouvrage. La seconde a été prise par Gérard Rondeau pendant le siège de la ville. La dernière est de moi. Elle représente un bâtiment situé non loin de l’aéroport qui, d’après ce que j’ai compris mais c’est à vérifier, est gardé comme témoin du siège, et était un ancien centre de santé pour les personnes âgées…