L’une des meilleures écoles de Sarajevo s’appelle le Centre scolaire catholique St-Joseph et, ce n’est pas le moindre de ses paradoxes, est laïque.
Lorsque l’on entre dans son bureau, on ne peut s’empêcher de les remarquer. Un crucifix sur le mur derrière son bureau, entouré d’un portrait de Jean-Paul II d’un côté, de Vinko Puljić, cardinal de l’archevêché de Vrhbosna, de l’autre. Ivica Mrso, doyen du Centre scolaire catholique St-Joseph de Sarajevo (Katolički školski centar, KŠC), l’assure pourtant fermement et preuve à l’appui : « le KŠC est laïque« .
Située dans le quartier central de Mejtaš, le KŠC ouvre ses portes pendant le siège, en 1994, reprenant le flambeau d’une institution scolaire vieille de plus d’un siècle. Il fallait, comme l’explique M. Mrso, « donner aux gens de l’espoir par des actions concrètes » car c’était à l’époque « l’enfer sur terre« . Dès les premiers jours, l’école fut un lieu d’accueil pour toutes les communautés, indépendamment de la religion ou de l’appartenance « nationale ». Ce choix assumé a été parfois mal perçu, notamment parce qu’il était « incompatible avec certaines idées politiques et certains intérêts de politiciens« . Le doyen raconte en souriant que « pour certains, le KŠC n’était pas assez croate, pour d’autres il l’était trop » : des Croates d’Herzégovine de l’Ouest (un bastion de peuplement croate en BiH) y voyaient un endroit suspect, tandis que quelques Bosniaques s’étonnaient de voir une école d’inspiration catholique s’installer au milieu d’une ville devenue majoritairement musulmane.
Il a donc fallu au KŠC affirmer clairement sa vocation inter-communautaire : le recrutement des élèves comme des professeurs s’est fait sur leurs seules capacités, indépendamment de leur communauté d’appartenance. Actuellement, environ 70% des enfants sont Croates, 20% Bosniaques et un peu moins de 10% Serbes. Si le croate est bien la langue officielle d’enseignement, les élèves d’origine bosniaque ou serbe ont le droit d’écrire et de s’exprimer en suivant leur forme propre, le seul impératif pour eux étant de rester constant dans leur choix de langue. L’enseignement religieux, obligatoire dans le canton de Sarajevo, est au KŠC plus réduit que dans les autres écoles. Les élèves suivent, au choix, un cours portant sur le catholicisme, un cours portant sur l’islam ou un cours « neutre » de Morale, Ethique et Spiritualité (il n’y a pas assez d’élèves serbes dans l’école pour faire une classe portant sur la religion orthodoxe). Les parents sont obligés de choisir en fonction de leur communauté d’appartenance l’enseignement religieux : un enfant croate sera obligé de choisir entre le cours de religion catholique et le cours neutre, et ne pourra donc pas choisir celui sur l’Islam. Cette mesure a été adoptée pour éviter que l’école soit accusée de forcer ses élèves à suivre un cours opposé à leur confession.
Une école d’excellence avant tout
Bien qu’il s’appelle Centre scolaire catholique, bien qu’il soit situé dans un bâtiment ayant une vocation religieuse historique et bien que l’on trouve dans le bureau du doyen ces références chrétiennes, le dépliant de présentation peut affirmer sans craindre le paradoxe que « le KŠC n’est pas une école religieuse, dès lors il n’y a pas de symboles religieux dans les classes« . Pour M. Mrso, la laïcité est bien plus qu’un argument de vente, c’est même tout autre chose : c’est comme une évidence. « Au sortir de la guerre« , explique t-il, « toute la société était en elle-même, dans son coeur, divisée« . Pour le doyen, il fallait éviter que cette division se retrouve « formellement » dans l’école. Il a donc pris naturellement le chemin de la laïcité, et s’est par-dessus tout employé à faire de son école un modèle d’excellence. La grande réussite de l’école se trouve ici. M. Mrso voit deux explications principales au choix que font les parents d’y envoyer leurs enfants : « la qualité de la relation avec les enfants, dont on prend soin« , et la bonne éducation. La meilleure preuve de cette primauté de l’excellence, c’est que le fils de l’imam d’une des principales mosquées de la ville a été lui-même envoyé au KŠC, y a eu de très bons résultats qui l’ont amené ensuite à être diplômé de l’école de Médecine, l’une des trois branches du KŠC.
Ayant tout juste fêté ses 15 ans, le KŠC est le rêve de nombre de Sarajéviens pour leurs enfants. Elena, une quarantaine d’années, vient de quitter Sarajevo pour Zenica. Là-bas, son fils va à l’antenne locale du KŠC. Sa mère est orthodoxe (donc a priori serbe), son père croate, son mari musulman. Elle ne voulait pas, à la base, y envoyer son fils à cause du préfixe « catholique », pensant que cela gênerait son mari. Celui-ci a pourtant insisté pour que leur fils y aille : l’école étant la meilleure, il était dans l’intérêt de leur fils d’y aller. Pour Alan, une trentaine d’année, originaire de Travnik et tout juste installé à Sarajevo, le constat est similaire : « Bien sûr que je veux que mon enfant aille dans ce type d’école ! Catholique, musulman, je m’en fiche, moi je veux une bonne école pour ma fille« . La plupart des personnes que nous interrogerons invoque cette raison pour expliquer leur souhait d’y envoyer leur fils : l’enseignement au KŠC est excellent.
Le critère de la laïcité, de l’ouverture aux différentes communautés, viendrait presque en second. En Bosnie, pourtant, beaucoup d’écoles sont discriminantes pour les élèves qui y sont en minorité, car ils sont obligés de suivre le programme de la majorité : cours de langue qui ne respectent pas leur variation du Bosno-Serbo-Croate, cours d’Histoire qui n’adoptent que l’une des visions, croate, bosniaque ou serbe. Le système des deux écoles sous un même toit, que l’on retrouve notamment en Herzégovine, impose aux élèves de chaque communauté de suivre une scolarité séparée à quelques mètres l’un de l’autre. A Stolac, par exemple, l’école a été au sortir de la guerre divisée physiquement en deux par des tables qui formaient un mur. Au KŠC, l’ouverture est plus grande. Beaucoup de parents perçoivent en fait l’organisation de cette école comme ce qui devrait être la norme partout ailleurs.
Si le KŠC semble attirer de nombreuses personnes, il y a encore des réticences, notamment pour quelques bosniaques. Dalila, 16 ans, le foulard recouvrant les cheveux et faisant ressortir son visage de porcelaine, semble étonnée par mes questions : « Je suis musulmane » dit-elle spontanément, en me montrant son foulard. « Je vais à la medresa [l'école coranique], et je veux y envoyer mes enfants si j’en ai« . Derrière ses lunettes qui lui donnent un air studieux, ses yeux rieurs me dévisagent comme un extraterrestre, tant ma question lui paraît si peu naturelle. Ici, le bon niveau du KŠC n’y fera rien…
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Photos : La photo de couverture est de Jim_In_Sarajevo, les deux autres viennent du site de la KSC



























Samedi 20 février 2010 → 9:34 - Guillaume Daudin