Des petits détails qui font la différence

Mardi 9 février 201019:38 - Guillaume Daudin


Des petits détails qui font la différence

Ne govorim dobro bosanski… ali probam*. Chaque jour, autant que faire se peut, j’expérimente au quotidien, par petites touches, cette société bosnienne que j’ai voulu rejoindre. Cela se fait parfois par la lecture de longs rapports, par la rencontre de ces « acteurs de la société civile » ou par l’analyse des déclarations des uns et des autres dans les dépêches d’agences de presse. Je me dis pourtant souvent que rien ne remplacera jamais ces petits moments de vie bien moins formels et officiels. Le diable est parfois dans les détails, et pour vous témoigner des menues différences culturelles entre bosniens et français, j’ai choisi ici arbitrairement quatre exemples. Ils ne seront peut-être que le reflet des personnes qui m’ont permis de les vivre, mais je soupçonne fortement ces anecdotes d’en dire beaucoup sur la Bosnie-Herzégovine.

- Le sac plastique (cf. image)

En France, il devient difficile de trouver de nos jours un sac plastique dans un supermarché : on doit acheter des pochons renouvelables ou venir soi-même avec ses gros sacs. A Sarajevo, c’est un peu tout le contraire. J’ai parfois l’impression que la caissière ressent comme une fierté à me fourguer un sac plastique par objet. Hier soir encore, alors que j’avais acheté des bananes (déjà mises dans un sac en plastique), des pommes (déjà mises dans un autre sac en plastique), des oranges (déjà mises dans un autre-autre sac en plastique), du pain (déjà mis dans un autre-autre-autre sac en plastique), la caissière insista pour mettre ma petite boîte de 100 g de thon dans un cinquième sac en plastique. Ne treba, ne treba (pas besoin, pas besoin). Son regard prend une pointe d’étonnement, d’incrédulité, et semble se demander « pourquoi ce con ne veut-il pas que je mette le thon dans un sac en plastique, ça sera quand même plus simple à transporter ?!« .

- La ceinture dans le taxi

Je ne sais pas pour vous, mais quand je désire me rendre quelque part en voiture en France, j’ai un peu toujours le même réflexe : je boucle la ceinture avant de mettre le contact. Boucler la ceinture est aussi naturel que de mettre la clé dans le contact, ça fait partie de quelque chose qui est tellement intériorisé qu’il n’en est plus réfléchi. En Bosnie-Herzégovine, les choses sont différentes. Depuis que je suis ici, il ne me semble pas avoir mis une seule fois ma ceinture. Et comme de toute façon, les policiers ne disent rien… Dans un taxi, au début, on est un peu décontenancé. Le chauffeur ne met évidemment pas la ceinture, et pour peu que la voiture soit moderne, on peut voir les ceintures qui sont accrochées derrière les sièges afin qu’elles soient enclenchées tout de même et donc que la voiture puisse démarrer. Un stratagème très élaboré. En pauvre étranger, venant d’un pays où mettre la ceinture est naturel, on se prend alors ce regard quelque peu véxé : « Quoi ? Tu penses que je conduis mal, c’est ça ?« , semble dire le chauffeur dès que l’on esquisse un geste pour mettre la ceinture.

- « Excusez-moi »

Une fois n’est pas coutume, les dialogues du quotidien renvoient à ses propres bizarreries. Pour ma part, j’ai une tendance systématique à faire précéder toute demande de service lorsque je suis en France d’un rituel « excusez-moi« . Du coup, je ne peux pas m’en empêcher, je fais de même en bosnien : « izvinite » devient mon premier mot. Les bosniens sont eux habitués à des choses plus directes : comme on me l’a dit souvent, « ça ne sert à rien de s’excuser tout le temps quand tu demandes quelque chose : demande-le, c’est tout !« . Dès que la discussion s’éternise un petit peu, il devient fréquent que je me prenne cette remarque et un sourire empreint de pitié, du type : « Le pauvre a peur de demander« .

- La cigarette

Le meilleur pour la fin, évidemment, avec ce petit moment de vie dont je n’arrive pas à me lasser. On est avec plusieurs copains, dont des Bosniens. Deni, dont j’ai déjà parlé, fume beaucoup. Il ouvre son paquet, s’allume une cigarette, et fait comme 99,9% des bosniens, le pose sur la table, ce qui signifie que les cigarettes sont à disposition de tous. Ici encore, celui qui se fendrait d’un « excusez-moi » et demanderait une confirmation avant de prendre une cigarette susciterait l’incompréhension. Mais le mieux n’est pas encore ici. Deni rencontrait ce jour-là un de mes amis français. Comme à son habitude, dès que la discussion s’engage un peu, il s’allume une cigarette et pose le paquet sur la table. Il regarde mon collègue, et lui propose une cigarette. Réponse du français : « Non, merci, je ne fume pas« . Deni le regarde alors, étonné, incrédule, comme si son univers intérieur venait de subir un choc terrible : « Mais pourquoi ?« .

*Je ne parle pas bien le bosnien… mais j’essaie.