En Bosnie-Herzégovine, la frontière est souvent mince entre corruption avérée et offrande de cadeaux pour des services rendus.
Dans son rapport 2009, Transparency International classait la Bosnie à la 99 – 106 ème place sur 180 dans la liste des pays les plus corrompus. Dernier de la région, le pays ne devance en Europe que l’Ukraine et la Russie. Aleksandra Martinović, membre du comité directeur de Transparency International BiH, explique clairement la situation : « L’adage est de dire ce n’est pas le pays qui a sa mafia mais la mafia qui a son pays, on parle aussi d’ « enslaved state », un état esclavagisé. La corruption a pris en otage ce pays, elle touche même les personnes aux plus hautes positions ».
Nina, une jeune fille de Mostar de 26 ans, nous décrit ce quotidien des petits arrangements. Lorsque sa soeur s’est faite opérer des amygdales, elle a dû offrir au médecin réalisant l’opération une peinture. Pendant ce temps, la famille était contrainte de donner au personnel de l’hôpital une rallonge pour que la soeur dispose d’une chambre plus agréable. Nina évoque aussi le cas du mari de sa cousine, qui en échange d’une rétribution, s’est fait déclarer « malade mental » par un médecin afin d’obtenir une pension d’invalidité.
« Celui qui obtient un poste, c’est celui qui a un proche à la bonne position, pas celui qui mériterait ce poste »
Pour Minja, une sarajévienne de 25 ans, « la docilité des bosniens face à ce problème est visible au quotidien ». La jeune fille aux cheveux péryoxydés incite à relativiser le problème, suggérant de considérer « la mentalité et les coutumes des gens qui vivent dans la région » : selon elle, « offrir des bouteilles d’alcool aux docteurs pour les remercier est une atittude normale, c’est une manière de dire merci ». La jeune femme trouve difficile de délimiter le moment où le comportement d’un individu bascule dans la corruption.
Ce problème s’illustre bien lorsqu’il s’agit de trouver un emploi. Dans un pays où le taux de chomage officiel atteint 30%, obtenir un poste tient à des critères parfois spécieux : les relations sont utiles, mais aussi l’appartenance politique. Cruelle expérience douloureusement ressentie par de nombreux jeunes, comme le montre ce sondage réalisé par Radio Free Europe. A la question « quelles sont les qualités qu’un citoyen de Bosnie-Herzégovine doit présenter pour obtenir un emploi ? », ils ont répondu par exemple : « De bonnes relations et faire partie d’un parti politique. Il faut d’abord trouver des contacts et seulement ensuite regarder les postes vacants » ; « Je pense que, partout, les relations sont de règle. Celui qui obtient un poste, c’est celui qui a un proche à la bonne position, pas celui qui mériterait ce poste » ; « Dans la plupart des cas, le piston » ou encore « Je me suis vu refuser un poste car celui qui a été pris a été pistonné et pas moi ».
L’Université aussi est touchée par la corruption. Un exemple parmi d’autres nous est donné par un professeur de sciences politiques de l’Université de Sarajev, selon qui « beaucoup de collègues font des copier/coller de livres étrangers de sciences politiques, qu’ils revendent à leurs étudiants sans aucun apport. Pour ceux qui ne désirent pas acheter la production, le diplôme devient de suite plus compliqué à obtenir ».
Un luxueux appartement sarajévien pour la modique somme de 472€

Soyez au service du peuple, pas de vos lobbyes ! Manifestation devant le Ministère de la Justice, 25 septembre 2009
On est ici à cette frontière entre une corruption en bonne et due forme et ce que l’on pourrait considérer comme un système de don et de contre-don. Mettre la focale uniquement sur ces exemples individuels serait faire peu de cas d’un problème qui a pour première caractéristique d’être généralisé. Dans le milieu du football, par exemple, la vie de la sélection nationale du pays a été rythmée ces dernières années autant sinon plus par les affaires de corruption que par les excellents résultats, comme l’écrit Denis Džidić : « Récemment, la Cour de Bosnie-Herzégovine, qui s’occupe généralement de cas de crimes de guerre complexes et de crime organisé, a condamné Munib Ušanović, le secrétaire général de la fédération de football de Bosnie-Herzégovine, et Miodrag Kures, secrétaire aux finances et au marketing, à cinq ans de prison pour évasion fiscale. La situation au sein de la fédération de football, et donc au sein de l’équipe était si mauvaise qu’il y a deux ans, les douze joueurs les plus importants de la sélection ont entamé un boycott de l’équipe afin d’impulser des changements ».
Le vrai problème, en Bosnie-Herzégovine, réside dans la corruption à l’échelon supérieur. De nombreux dirigeants politiques ont été condamnés, en témoigne l’exemple célèbre de Nedzad Branković, ancien Premier ministre de la Fédération de Bosnie-Herzégovine (FBiH), qui a été inculpé puis condamné pour s’être octroyé, sous couvert de privatisation, un luxueux appartement sarajévien pour la modique somme de 472€. L’actuel Premier ministre de Republika Srpska, Milorad Dodik, est lui aussi dans le viseur des autorités anti-corruption.
Le fossé entre les lois et la pratique
Les années se suivent et se ressemblent concernant la lutte contre la corruption. Des lois relativement conformes aux standards internationaux en la matière sont adoptées, mais une fois cette étape achevée, aucune mise en pratique n’est prévue. Selon le rapport de septembre 2009 de la Maison des Droits de l’Homme de Sarajevo, « étant donné l’immense fossé entre d’une part les obligations internationales reconnues et les lois votées en ce sens et d’autre part la pratique quotidienne, il est nécessaire de faire une analyse en profondeur de la mise en oeuvre des conventions internationales ratifiées et d’établir des programmes spécifiques afin de favoriser leur application ».
Srdjan Blagovčanin, le directeur exécutif de la branche bosnienne de Transparency International, remarque ironiquement que les différentes lois débattues au Parlement concernant les problèmes de corruption montrent bien comment « la coalition gouvernementale peut bien fonctionner quand il le faut », c’est à dire quand il s’agit d’adopter des mesures pour se protéger du fléau de la justice.
En décembre, le Parlement de Bosnie-Herzégovine a rejeté la prolongation du mandat des juges internationaux s’occupant des affaires de crime organisé et de crimes de guerre. Valentin Inzko, le Haut Représentant de la communauté internationale, a alors mis à contribution ses pouvoirs spéciaux, les pouvoirs de Bonn, pour imposer la prolongation du mandat des juges s’occupant des questions de crimes de guerre, tandis que les autres, ceux qui sont le plus directement concernés par la corruption, ne pourront rester qu’en tant que conseillers.
Infusant tous les aspects de la vie quotidienne, la corruption semble avoir encore de beaux jours devant elle en Bosnie-Herzégovine. Comme le dit Minja, le pire peut-être là dedans, c’est que « souvent, elle n’est pas visible, mais qu’elle a tous les jours des effets sur ma vie ».
NB : L’image est l’affiche de La « hotline » anonyme contre la corruption

























Vendredi 29 janvier 2010 → 0:49 - Guillaume Daudin