Jeunesse et militantisme en Bosnie-Herzégovine

Lundi 19 octobre 200913:01 - Guillaume Daudin


Jeunesse et militantisme en Bosnie-Herzégovine

Lorsqu’on lui parle du DOP (Demokratski omladinski pokret, Mouvement démocratique des jeunes), les yeux d’Ernad Deni Čomaga partent dans le vague, tandis que sa main se saisit machinalement de la cigarette qui se consumait lentement dans le cendrier pour en tirer une latte. A 23 ans, il est le leader d’une des principales organisations militantes de jeunesse en BiH, et semble mener de front une vie riche de nombreuses facettes.

À certains endroits, un « apartheid »

Ernad Deni Čomaga
Ernad Deni Čomaga

Le DOP a été fondé en 2005, et compte pratiquement 500 membres. Loin du mainstream des partis politiques bosniens, souvent nationalistes, il fait du pluralisme et de la multinationalité l’un de ses principaux leitmotiv, que ce soit à travers l’organisation de tables rondes pour favoriser le dialogue entre les communautés tout autant que par la présence indifférenciée de membres d’origine bosniaque, croate ou serbe dans ses rangs. Ernad me décrit, effaré, la situation dans certaines zones rurales de BiH, dans lesquelles, « d’un côté à l’autre de la rue, un café rempli par des bosniaques et un café rempli par des croates se font face« , comme à Stolac, ville symbole de la division en BiH, où les tensions communautaires sont exacerbées. Là-bas, selon lui, c’est un peu comme un « Apartheid« , une séparation morale qui est « pire que la séparation provoquée par le mur de Berlin« .

Persuadés de l’importance de donner une éducation à la tolérance aux jeunes, une catégorie d’âge « délaissée par les organisations internationales » alors que ses membres ont par nature « un esprit plus ouvert puisque ils n’ont pas connu directement la guerre« , les adhérents du DOP sillonnent la campagne bosnienne pour rencontrer les jeunes des petites communautés et dialoguent avec eux, faisant des rencontres parfois fascinantes. Ernad me raconte une réunion dans une petite localité proche de Banja Luka (en RS), dans laquelle il discute avec un jeune de son âge, avec qui il va ensuite prendre un verre, entourés d’autres membres du DOP. L’individu lui avouera par la suite que c’est la première fois qu’il s’assoit à une table avec un bosniaque, et qu’il a trouvé ça plutôt sympa. L’ambition première du DOP est d’une simplicité désarmante : permettre aux jeunes de tolérer l’autre.

Cet objectif est l’une des deux facettes du projet principal, celui de redonner un avenir à la BiH, en tant qu’état pluriel et multiculturel. La seconde facette consiste à inciter les jeunes à participer à la politique, et à s’investir plus globalement dans le destin de leur pays. Pour cela, le DOP organise des séminaires pour enseigner comment se montent des projets, pour apprendre aux jeunes à faire du lobbying. L’ONG  milite par ailleurs pour que les nouvelles générations s’installent en BiH à long terme, même si elles partent faire des stages ou des échanges universitaires à l’étranger. La diaspora bosnienne compte en effet plus d’un million de personnes, avec notamment plus de 100 000 personnes en Allemagne, en Autriche, en Serbie ou aux Etats-Unis, et Ernad pense que leur sédentarisation en BiH serait le moyen d’offrir au pays des expériences, des compétences ainsi qu’une plus grande ouverture sur le monde.

Être militant en BiH

La bannière du Demokratski Omladinski Pokret (DOP)
La bannière du Demokratski Omladinski Pokret (DOP)

Les difficultés sont nombreuses, pourtant. Lorsqu’on lui demande pourquoi les jeunes ne veulent pas s’engager, le leader du DOP hésite : « Une partie des jeunes bosniens sont un peu paresseux, n’ont pas trop d’ambition« , explique t-il tout d’abord, avant de faire référence aux problèmes de corruption qui minent le pays : « ici, militer est un problème« . Il me raconte alors ses difficultés avec l’administration de la faculté de droit : l’un de ses professeurs n’a pas supporté de le voir s’investir à ce point politiquement, et l’a empêché à deux reprises de passer à l’année supérieure, l’obligeant à redoubler sa première puis sa deuxième année de droit. Ici, en plus des frais d’inscription, obtenir le diplôme se monnaie : « 2000 marks [nda : environ 1000 euros]« , pour les garçons. Pour les filles, il faut parfois payer de son corps. Lorsqu’il y a des manifestations, il faut éviter de se faire enregistrer sur la bande des caméras de vidéo-surveillance (extrêmement nombreuses en BiH), pour ne pas être sujet à ce genre de problèmes.

Tout autant que les militants, les financement sont parfois difficiles à trouver. La société bosnienne est petite : s’opposer ouvertement à tel ou tel parti, à tel projet de loi, c’est rendre un désaccord visible et encourir le risque de se faire retirer des financements. Au prix donc de finances maigres, le DOP semble être indépendant. Il ne s’intéresse d’ailleurs aux financements proposés par les ONG ou les organisations internationales que quand ils cadrent complètement avec les projets imaginés, là où d’autres ONG locales semblent être toutes entières destinées à tirer sur la vache à lait internationale. Ernad s’inquiète de cette situation financière qu’il juge précaire. Pour 2010, le DOP envisage de présenter une liste aux élections législatives. Il me décrit le projet, assez brinquebalant : « on ne sera plus tellement une ONG, mais pas vraiment un parti politique non plus« , puis son regard se perd à nouveau dans le vide, tandis que ses mains recherchent à nouveau cette énième cigarette qui se consume : « L’indépendance n’est pas facile ici« , concède t-il.

Cet article inaugure une série qui sera appelée a priori à être régulièrement alimentée par des entretiens, des reportages et des interviews…