Lorsqu’on lui parle du DOP (Demokratski omladinski pokret, Mouvement démocratique des jeunes), les yeux d’Ernad Deni Čomaga partent dans le vague, tandis que sa main se saisit machinalement de la cigarette qui se consumait lentement dans le cendrier pour en tirer une latte. A 23 ans, il est le leader d’une des principales organisations militantes de jeunesse en BiH, et semble mener de front une vie riche de nombreuses facettes.
À certains endroits, un « apartheid »
Le DOP a été fondé en 2005, et compte pratiquement 500 membres. Loin du mainstream des partis politiques bosniens, souvent nationalistes, il fait du pluralisme et de la multinationalité l’un de ses principaux leitmotiv, que ce soit à travers l’organisation de tables rondes pour favoriser le dialogue entre les communautés tout autant que par la présence indifférenciée de membres d’origine bosniaque, croate ou serbe dans ses rangs. Ernad me décrit, effaré, la situation dans certaines zones rurales de BiH, dans lesquelles, « d’un côté à l’autre de la rue, un café rempli par des bosniaques et un café rempli par des croates se font face« , comme à Stolac, ville symbole de la division en BiH, où les tensions communautaires sont exacerbées. Là-bas, selon lui, c’est un peu comme un « Apartheid« , une séparation morale qui est « pire que la séparation provoquée par le mur de Berlin« .
Persuadés de l’importance de donner une éducation à la tolérance aux jeunes, une catégorie d’âge « délaissée par les organisations internationales » alors que ses membres ont par nature « un esprit plus ouvert puisque ils n’ont pas connu directement la guerre« , les adhérents du DOP sillonnent la campagne bosnienne pour rencontrer les jeunes des petites communautés et dialoguent avec eux, faisant des rencontres parfois fascinantes. Ernad me raconte une réunion dans une petite localité proche de Banja Luka (en RS), dans laquelle il discute avec un jeune de son âge, avec qui il va ensuite prendre un verre, entourés d’autres membres du DOP. L’individu lui avouera par la suite que c’est la première fois qu’il s’assoit à une table avec un bosniaque, et qu’il a trouvé ça plutôt sympa. L’ambition première du DOP est d’une simplicité désarmante : permettre aux jeunes de tolérer l’autre.
Cet objectif est l’une des deux facettes du projet principal, celui de redonner un avenir à la BiH, en tant qu’état pluriel et multiculturel. La seconde facette consiste à inciter les jeunes à participer à la politique, et à s’investir plus globalement dans le destin de leur pays. Pour cela, le DOP organise des séminaires pour enseigner comment se montent des projets, pour apprendre aux jeunes à faire du lobbying. L’ONG milite par ailleurs pour que les nouvelles générations s’installent en BiH à long terme, même si elles partent faire des stages ou des échanges universitaires à l’étranger. La diaspora bosnienne compte en effet plus d’un million de personnes, avec notamment plus de 100 000 personnes en Allemagne, en Autriche, en Serbie ou aux Etats-Unis, et Ernad pense que leur sédentarisation en BiH serait le moyen d’offrir au pays des expériences, des compétences ainsi qu’une plus grande ouverture sur le monde.
Être militant en BiH
Les difficultés sont nombreuses, pourtant. Lorsqu’on lui demande pourquoi les jeunes ne veulent pas s’engager, le leader du DOP hésite : « Une partie des jeunes bosniens sont un peu paresseux, n’ont pas trop d’ambition« , explique t-il tout d’abord, avant de faire référence aux problèmes de corruption qui minent le pays : « ici, militer est un problème« . Il me raconte alors ses difficultés avec l’administration de la faculté de droit : l’un de ses professeurs n’a pas supporté de le voir s’investir à ce point politiquement, et l’a empêché à deux reprises de passer à l’année supérieure, l’obligeant à redoubler sa première puis sa deuxième année de droit. Ici, en plus des frais d’inscription, obtenir le diplôme se monnaie : « 2000 marks [nda : environ 1000 euros]« , pour les garçons. Pour les filles, il faut parfois payer de son corps. Lorsqu’il y a des manifestations, il faut éviter de se faire enregistrer sur la bande des caméras de vidéo-surveillance (extrêmement nombreuses en BiH), pour ne pas être sujet à ce genre de problèmes.
Tout autant que les militants, les financement sont parfois difficiles à trouver. La société bosnienne est petite : s’opposer ouvertement à tel ou tel parti, à tel projet de loi, c’est rendre un désaccord visible et encourir le risque de se faire retirer des financements. Au prix donc de finances maigres, le DOP semble être indépendant. Il ne s’intéresse d’ailleurs aux financements proposés par les ONG ou les organisations internationales que quand ils cadrent complètement avec les projets imaginés, là où d’autres ONG locales semblent être toutes entières destinées à tirer sur la vache à lait internationale. Ernad s’inquiète de cette situation financière qu’il juge précaire. Pour 2010, le DOP envisage de présenter une liste aux élections législatives. Il me décrit le projet, assez brinquebalant : « on ne sera plus tellement une ONG, mais pas vraiment un parti politique non plus« , puis son regard se perd à nouveau dans le vide, tandis que ses mains recherchent à nouveau cette énième cigarette qui se consume : « L’indépendance n’est pas facile ici« , concède t-il.
Cet article inaugure une série qui sera appelée a priori à être régulièrement alimentée par des entretiens, des reportages et des interviews…



























La Bosnie, par mon frère à moi | Nicolas Daudin's blog
2 années avant
[...] articles très intéressants: Jeunesse et militantisme en Bosnie-Herzégovine et Mostar, perle de [...]
Nicolas Daudin
2 années avant
Guillaume,
J’ai trouvé cet article vraiment bien intéressant – plus que les autres car plus… « concret », en tout cas de mon point de vue et par rapport à mes attentes. J’en espère d’autres ainsi! Keep writing!
Nicolas.
Ivar Petterson
2 années avant
Bonjour,
Ce travail militant pluriel mérite d’être mieux connu et soutenu. Vu les blocages au niveau institutionnel et les prises de pouvoir, de tels mouvements représentent une alternative, pour autant qu’ils puissent s’élargir à d’autres milieux qui luttent dans le même sens (par exemple les petits-paysans) et ouvrir le débat sur quel projet de société pour la Bosnie-Herzégovine ?
Ce débat existe aussi dans nos pays, et nt. en France et Suisse, même s’il est là aussi trop minoritaire. Outre la critique du système dominant et de prises de pouvoir au détriment de la grande majorité des travailleurs et citoyen-ne-s (et dont l’article ci-dessus montre quelques aspects), apparaît comme convergence des recherches et des luttes la nécessité de redéfinir un nouveau modèle de socialisme autogestionnaire (socio-économique) associé au respect de l’environnement (écologie).
Le moteur étant bien entendu la prise de conscience individuelle, l’apprentissage de l’autonomie, de la solidarité, de l’auto-organisation, ainsi que la capacité de se fédérer.
Seule une telle dynamique, constructive, peut contribuer à faire évoluer les mentalités, à éviter les replis identitaires et surtout les délégations de pouvoir qui ne font que renforcer les possédants et engraisser des Dodik.
J’espère que nous pourrons nous rencontrer et en discuter de vive voix, en avril 2010 à Sarajevo et/ou à la Marche pour la Paix de Nezuk à Potocari (8-10 juillet).
Ivar
Guillaume Daudin
2 années avant
Cher Ivar,
Merci pour ton commentaire (je me permets de te tutoyer).
Le DOP a tenté de collaborer plusieurs fois à des mouvements de convergences de lutte mais sans trop de succès, notamment parce qu’il me semble que certaines ONG apprécient beaucoup la rente internationale et se contentent donc d’en être les gestionnaires, plutôt que de chercher à se demander, en propre, ce qui serait bon pour leur pays.
Je suis assez d’accord quoiqu’il en soit qu’un modèle de socialisme autogestionnaire associé au respect de l’environnement, à définir évidemment, peut être une voie à suivre, notamment parce que les moteurs dont tu parles sont à même de permettre aux individus d’exercer leur plein pouvoir politique, et leur permettrait probablement de se délier, au moins dans une certaine mesure, des pesanteurs « identitaires » et autres… mais c’est un long travail, à faire sur fond de douleurs et de cicatrices énormes…
Je ne serai plus à Sarajevo ni en BiH après début mars 2010, mais si tu y passes avant, où que nous pouvons en discuter quand je rentre en France, c’est avec plaisir.
Guillaume
Ivar Petterson
2 années avant
Cher Guillaume,
Il faut être très attentif à ce qui se passe actuellement. Au niveau institutionnel, tout est bloqué. Les pressions exercées à Butmir sur les représentants Bosniaques indiquent clairement que les dirigeants occidentaux jouent la carte de la Serbie et de la RS (République serbe).
Comme par hasard les visas sont levés pour la Serbie, le Montenegro et la Macedoine, et pas pour les pays à forte proportion musulamne : Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Albanie.
Et dans la même période, la majorité des citoyens suisses votent contre les minarets, mais en fait contre les musulmans, sous l’instigation de l’UDC et des milieux chrétiens fondamentalistes. Un tel résultat serait similaire dans la plupart des pays européens.
Il y a donc une inquiétante convergence entre les milieux décideurs et des masses gagnées au populisme, courant lui-même perméable aux noyautage des milieux fascistes, aujourd’hui dits « identitaires ».
Lorsque la Serbie sera acceptée dans l’UE, elle prendra rapidement le leadership de cette radicalisation, sur fond d’Europe « chrétienne ».
Vu qu’une grande partie de la gauche et de l’extrême-gauche sont encore très marquées par le négationnisme niant le génocide subi par les Bosniaques Musulmans.
En Suisse, ce n’est que récemment que le rapport de force entre les négationnistes de gauche et nous est en train d’évoluer en notre faveur. Et ceci grâce notamment au positionnement anti-musulman de l’UDC.
Reste maintenant à faire le lien entre les mini-mouvements sociaux, le DOP, etc. en Bosnie-Herzégovine et les syndicats et mvts sociaux de nos pays.
Mais pour concrétiser un tel rapprochement, il est nécessaire que ces mouvements présentent une analyse et un projet crédible, basé avant tout sur une dynamique d’auto-organisation locale et capable d’exercer un rôle à la fois critique et fédérateur.
Jeunesse et militantisme en Bosnie-Herzégovine | Ne govorim dobro bosanski*
2 années avant
[...] première version de cet article existait déjà ici, mais en voici une seconde, plus complète et [...]
Vrabac
1 année avant
Il y a ici comme une fausse note!
Ivar tu te présentes comme défenseur du multi culturalisme, et de la tolérences mais tu viens de déverser une impressionante dose de racisme anti-serbe. La serbie pour toi n’est qu’un potentiel leader de radicalisation fachiste?! Pour toi tous les serbes sans exception portent cela en eux on dirait. Je voudrais que tu m’expliques en quoi tu es diférent de ces racistes que tu fustiges? Tu ne devrait pas chércher les raisons de l’indépendantisme serbe plus loin que dans ton discours.
Ton discours sur le socialisme auto-géstionaire est intéressant. Quelle est ton opinion sur le démentellement de la yougoslavie?
Petterson Ivar
1 année avant
Il y a malentendu. Je fais la distinction entre les forces fascisantes et les forces positives et démocratiques en Serbie; et j’espère bien entendu que ce sont celles-ci, portées par la nouvelle génération, qui vont finir par émerger en Serbie.
Mais vu le risque d’une récession économique et la montée du courant islamophobe en Europe, il n’est pas impensable que la conjoncture tourne en faveur des nationalistes serbes, car étant les plus expérimentés dans la manipulation et dans la défense d’une Europe « chrétienne » (ou du moins affichée comme telle).
En effet, ils ont déjà obtenu une victoire majeure en imposant avec la complicité de décideurs au sein de l’ONU et de l’UE la thèse de « guerre civile » en Bosnie-Herzégovine et imposant leur solution de division du pays en « entités ethniques ».
Tout ceci en dépit du fait que l’agression et la division de la Bosnie-Herzégovine ont été décidés une année auparavant à Karadjordjevo entre Milosevic et Tudjmann.
Et ils ont réussi à échapper à la condamnation de la Cour Internationale de Justice en février 2007, déboutant ainsi la Bosnie-Herzégovine pour sa plainte déposée en mars 1993 pour agression et génocide.
Ce qui fait que la République de Bosnie-Herzégovine n’a pas été rehabilitée et que les divisions perdurent, avec mainmise illégitime de la RS (Républiue Serbe) sur des régions conquises par la terreur et le génocide comme Prijedor et Srebrenica.
Celà démontre leur capacité et le réseau de complicité dont ils jouissent au niveau européen et international; ceci au détriment de la reconnaissance des faits et d’un réel processus de réconciliation.
Ceci aussi au détriment des forces positives et vraiment démocratiques en Serbie; pas assez connues et soutenues en Europe.
Il faut bien faire la distinction entre les populations et les classes dirigeantes.
L’abandon du modèle socialiste autogestionnaire (modèle perfectible en tenant compte des difficultés apparues)constitue un drame pour toutes les populations de l’Ex-Yougoslavie.
Il est évident que des décideurs internationaux et européens considéraient ce modèle comme dangereux pour leur perspective de profit, qui passe par la division des populations en individus passifs et consommateurs.
L’éclatement de la Yougoslavie a certainement été voulu. La CIA a renforcé les différents nationalismes anti-communistes, y compris par l’introduction des « mudjahidins » transférés d’Afghanistan…
Un rôle important dans ce plan a été joué par Stanisic, bras droit de Milosevic et dirigeant des services secrets serbes. La CIA a reconnu qu’il était leur principal partenaire dans la région.