Avant d’aller visiter un endroit, j’ai souvent tendance à regarder quelques photos. Histoire peut-être de me préparer à ce que je vais voir, de faire monter une certaine excitation, et de motiver le -parfois- long trajet jusqu’à l’endroit en question par ce qui m’attend là-bas. Concernant Mostar, les choses se sont un peu déroulées différemment. Né en 1986, j’étais, il me semble, trop jeune pendant les guerres de la décennie 90 dans les Balkans pour me souvenir d’autre chose que de Sarajevo. Mostar m’est donc apparu d’une toute autre manière : dans une chanson d’un groupe français, Les Ogres de Barback.
Cette simple parole, « A Mostar j’ai marché sur une étoile, madame« , et la mélodie, et les paroles en bosnien, tout cela m’inspirait et me transportait quelque peu. Quand l’occasion s’est présentée de passer dans le coin, à l’été 2008, je l’ai donc saisie. C’était même assez simple. Je planifiais mon parcours Interrail avec le collègue, et pour moi, pourvu qu’il y ait un détour par Mostar et Sarajevo, j’étais prêt à tous les chemins, toutes les villes, tous les trains.
Juste un nom, qui m’inspirait tout et rien. J’ai tout de même approfondi, cherché ce qu’était notamment ce stari most (c’est le titre de la chanson des Ogres), et j’ai découvert ce pont, son histoire (nous y reviendrons). Je suis alors revenu vers un processus plus ‘traditionnel’, en regardant les photos de la ville. Le vieux pont m’a, il faut le dire, un peu déçu au premier abord. Loin d’être vilain, certes, mais ne justifiant certainement pas cette aura qui l’entourait. J’y allais tout de même avec beaucoup enthousiasme.
Quant au milieu de ce mois d’août 2008, le train est parti de la gare de Sarajevo, je n’eus pas vraiment le temps de penser à la ville que j’allais rejoindre : les paysages sur le chemin étaient déjà si hallucinants que je m’émerveillais à chaque instant. Ce récit, peut-être certains l’auront déjà lu, est disponible sur mon blog de voyage. Quatre saisons ont passé, et un demi-rêve s’est accompli depuis : je me souviens m’être dit, à l’époque où j’ai quitté la gare de Sarajevo, que j’y reviendrai, un jour. Et je suis revenu. Au deuxième week-end après mon arrivée, je suis donc retourné à Mostar, l’esprit peut-être un peu plus aiguisé sur ce que j’y verrais.
Le Sarajevo-Mostar de 07h05
Comment parler de Mostar sans parler du train pour y aller ? Il faut certes se lever tôt, il ne faut pas oublier de se couvrir un petit peu car le chauffage peut être défaillant, il faut enfin se préparer aussi aux wagons enfumés. La gare de Sarajevo est située à l’ouest du vieux centre, au nord de Grbavica (Gueurbavitsa). Il y a encore dix kilomètres vers l’ouest pour sortir de Sarajevo, étant donné que celle-ci est essentiellement organisée selon un plan est-ouest. Le train s’extrait donc de la capitale bosnienne, non sans être passé par un mélange de zones industrielles désaffectées, de centres commerciaux flambants neufs, d’immeubles qui n’auraient rien à envier aux cités françaises à l’architecture la plus laide, de maisons dont le crépi semble à jamais porté disparu, etc… Le train prend la direction du sud au niveau du pont Alipasin, et s’engouffre dans les montagnes environnant Sarajevo, commençant à grimper en altitude. C’est l’une des principales caractéristiques de cette voie : plutôt que de se faufiler dans la vallée, elle choisit de passer les montagnes sur leur flanc, en hauteur. Cela permet donc de pouvoir profiter d’une vue qui est, à de nombreuses reprises, fascinante. Une fois passé Konjic (Kon’yits), sur la droite du train s’étire le long Jablacniko Lake (Yablatsniko Laké, Lac de Jablanica), qui amène à Jablanica. De Jablanica, le train se dirige vers Mostar en passant entre les monts Čvrsnica (Tcheuveursnitsa) et Prenj (Prény). Entre Jablanica et Mostar, à peine vingt cinq kilomètres, et un monde de différence. On passe géographiquement de la Bosnie, verte et touffue, à l’Herzégovine, beaucoup plus aride. Surtout, l’on se situe dans une sorte de vallée entre deux reliefs karstiques, typiques de la BiH (la Bosnie-Herzégovine est le pays au monde où la surface karstique est la plus importante). C’est à couper le souffle, et je vous conseille d’aller faire un tour du côté de Flickr pour voir ce que ça donne.
Le train s’immobilise en gare de Mostar. Toute une histoire, déjà, dans celle-ci, qui ne voit passer, au meilleur de l’année, que quatre trains par jour. Le Zagreb-Ploče, le Ploče-Zagreb, le Sarajevo-Ploče, et le Ploče – Sarajevo. De Mostar, en train, il faut deux heures et demi pour rallier Sarajevo, une heure et demi pour rallier la côte, à Ploče, sept heures et demi pour rallier Banja Luka, deuxième ville de BiH et principale ville de RS, et enfin pratiquement douze heures pour rallier Zagreb. C’est comprendre l’isolement ferroviaire de la ville, isolement ferroviaire d’autant plus étonnant que cela coûte 16 marka, soit 8€, aller – retour, pour Sarajevo, un prix sensiblement moins cher que pour le même trajet en bus, avec un temps de parcours relativement similaire et un confort tout autre.
Mostar, avant la guerre.
La ville s’appellerait ainsi à cause des gardiens du premier pont sur la Neretva, échafaudé à la fin du XVème siècle, qu’on appelait les mostari. Mostar est mentionnée pour la première fois en tant que ville dans des textes de 1474, précédant de quelques années l’établissement de la domination ottomane sur l’Herzégovine. La ville, bâtie à cheval sur la Neretva, a été rapidement contrainte de se doter d’un véritable pont pour l’enjamber. C’est chose faite en 1566 : ce qui deviendra le stari most est achevé cette année-là. Autour se développe le quartier ottoman (čaršija, tcharchiya), avec ses madrasas, ses mosquées (la mosquée Cejvan-čehaj est le plus vieux monument ottoman subsistant en BiH), et ses fontaines. Mostar est au XVIème siècle une plaque tournante du commerce avec la côte dalmatienne, et s’agrandit. Jusqu’à la seconde moitié du XIXème siècle, la vie y est relativement calme et paisible, et les communautés musulmanes, catholiques et orthodoxes y cohabitent sans incidents majeurs.
L’empire ottoman bascule progressivement et dans le dernier quart du XIXème siècle, l’empire austro-hongrois reprend le contrôle de Mostar et d’une partie de l’Herzégovine, mais s’effondre avec la Première guerre mondiale. Durant la période de domination de Tito, Mostar est l’un des bastions du socialisme et l’un des symboles de la Yougoslavie, avec le taux le plus élevé de mariages inter-communautaires. L’activité économique y est florissante et la ville connaît une période de prospérité globale.
La guerre à Mostar
Il ne suffisait pourtant pas aux habitants de Mostar de se définir d’abord comme mostari plutôt qu’en tant que croates ou bosniaques pour préserver le joyau de l’Herzégovine. Lorsque la JNA (Jugoslovenska Narodna Armija, Armée du peuple yougoslave), composée de serbes et de monténégrins, attaque la ville, ce sont de nombreux bâtiments qui sont endommagés. L’ONU parvient à faire accepter un cessez-le-feu, et confie la défense de la ville aux croates et aux bosniaques, qui sont alliés, tandis que la JNA se replie à l’est de la ville. Le 9 mai 1993, la situation change considérablement. Le HVO (Hrvatsko vijeće obrane, Conseil de défense croate) trahit ses alliés bosniaques et se retourne contre eux. La ligne de front ne se fait plus entre Mostar et l’extérieur, mais bien à l’intérieur de Mostar. La Neretva et le Bulevar sont tour à tour les lignes de démarcation entre positions bosniaques, globalement à l’est et au nord de la cité, et les positions croates, globalement à l’ouest et au sud. Rapidement, les croates, qui disposent de bien plus de moyens, prennent le dessus. Les bosniaques sont déportés ou tués, tandis qu’un siège de 11 mois ruine la ville, dont les ponts sont un par un méthodiquement détruits. Le vieux pont, stari most, tombe lui aussi sous les bombes, le 8 novembre 1993, et avec lui, de nombreux espoirs, rêves, et symboles du multi-culturalisme de la Bosnie.
Depuis, Mostar se reconstruit, et panse ses plaies, alors que tentent d’y cohabiter les ennemis d’hier, et que le pont a été reconstruit à l’identique. Finalisé en 2004, il appartient désormais au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Le portfolio
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Pour aller plus loin :





























Pierre
2 années avant
Super blog !
La Bosnie par le frère de Nicolas Daudin | Nicolas Daudin's blog
2 années avant
[...] Deux articles très intéressants: Jeunesse et militantisme en Bosnie-Herzégovine et Mostar, perle de l’Herzégovine [...]
duhan
2 années avant
Petite correction au chapitre « La guerre à Mostar ». C’est l’armée populaire yougoslave (JNA) qui a détruit les pont à Mostar en 1992, l’aéroport de la ville et le complexe industriel (usine aéronautique SOKO et usine d’aluminium ALUMINIJ) lors de son retrait des casernes de la ville et pendants les affrontements avec le HVO (la seule unité combattante constituée dans cette ville). Seul le vieux pont a survécu à cette bataille, il fut malheureusement détruit lors des affrontements entre les forces croates et bosniaques, pour s’assurer le contrôle de la ville. Le vieux pont a été reconstruit à l’identique avec l’aide de l’UNESCO par des ouvriers croates et bosniaques en 2004.Il reste aux yeux de ses habitants, croates ou bosniaques le symbole de la ville.
La Bosnie perdrait-elle une partie de son âme ? | Ne govorim dobro bosanski*
2 années avant
[...] que cela donnait de la Bosnie. J’en ai d’ailleurs parlé plusieurs fois, par exemple ici ou là, et j’ai pris ce trajet à de nombreuses reprises en photo. J’ai observé le [...]